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Le mythe de la virilité par Olivia Gazalé

« L’antisexisme est un combat émancipateur pour les deux sexes »

Publié le 21/06/2018 à 0:00

​Rencontre avec la philosophe Olivia Gazalé, auteure de Le mythe de la virilité — Un piège pour les deux sexes (Robert Laffont).

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous pencher sur le sujet des masculinités ?
Au départ, je voulais écrire sur les femmes. Je cherchais à comprendre pourquoi, alors que le féminisme a remporté la bataille idéologique dans la plupart des grandes démocraties occidentales depuis déjà plusieurs dizaines d’années, il reste encore tant de chemin à faire sur le terrain des violences et des discriminations. Or, en étudiant l’origine de la domination masculine et ses principaux dispositifs, j’ai compris une chose essentielle : le problème ne vient pas seulement de la perpétuation des stéréotypes sexués féminins – les femmes ne cessent de les remettre en cause depuis deux siècles – mais également de la perpétuation des stéréotypes sexués masculins, qui, eux, sont rarement questionnés, alors qu’ils datent de plusieurs millénaires.

Vous faites un distinguo entre « masculinité » et « virilité », exprimant que la seconde est un « mythe » qui a piégé les deux genres. En quoi est-ce la « virilité » qui pose problème ?
La masculinité, ou plutôt les masculinités, renvoient aux multiples façons d’habiter le sexe masculin, en fonction de la morphologie, de la personnalité et des préférences sexuelles de chacun. En revanche, la virilité est un modèle normatif, un idéal, une représentation fantasmatique de ce que doit être un homme, née dans l’antiquité gréco-romaine et toujours dominante aujourd’hui. Le mythe de la virilité, c’est le postulat de la supériorité naturelle du masculin sur le féminin. Là où la femme est naturellement programmée pour la maternité, douce et aimante, mais gouvernée par ses émotions, passive, inconstante, fragile, peureuse, faible, irrationnelle, soumise, crédule et inapte au raisonnement abstrait, l’homme est, à l’inverse, naturellement  maître de lui-même, rationnel, fort, courageux, ambitieux, puissant, dominateur, conquérant, guerrier et victorieux. Historiquement, cette idéologie a conduit à l’infériorisation et à la domestication des femmes, mais elle a aussi représenté une terrible aliénation pour les hommes.

Vous évoquez le « malaise masculin » et les souffrances des hommes liées aux stéréotypes et injonctions à la virilité. Comment faire entendre cette réalité dans un contexte qui voit encore beaucoup d’inégalités de genre porter préjudice aux femmes ?
Le devoir de virilité a, à toutes les époques de l’histoire, représenté un fardeau pour les hommes. D’abord parce qu’il est coercitif : pour être reconnu comme « viril », un homme doit afficher les marqueurs de la puissance et ne jamais montrer ses faiblesses ou ses larmes. A certaines époques, le jeune homme viril était celui qui désirait ardemment mourir au combat, donner son sang et verser le sang.  Fabriquer ce désir de la « belle mort », de la mort héroïque, exige une éducation qui s’est souvent apparentée à du dressage, de l’éducation spartiate au service militaire, en passant par les châtiments corporels ou les bizutages…
Ensuite parce que ce mythe guerrier est profondément discriminatoire. Pour qu’il y ait de « vrais » hommes, il faut désigner des « sous-hommes », à commencer par les « efféminés ». Mais le virilisme n’a pas seulement nourri des politiques violemment homophobes, il est aussi à l’origine de la xénophobie, du racisme, de l’impérialisme, du colonialisme, du mépris de classe et de toutes les formes d’exploitation et d’anéantissement de l’homme par l’homme : toutes dérivent de l’idée d’homme élaborée par ceux qui s’en sont toujours passionnément réclamé pour mieux asservir les autres. Tant et si bien qu’on ne devrait pas dire « les hommes ont toujours opprimé les femmes », mais « une partie des hommes a toujours opprimé les femmes et une autre partie des hommes »… au nom-même de la virilité.

Comment peut-on engager aujourd’hui les hommes dans le combat féministe, alors même que l’égalité leur demande de remettre en question un certain nombre de privilèges qu’ils ont de fait (positions de pouvoir, écart de rémunération plutôt à leur avantage…) ?
Pour quelle raison les victoires féministes devraient-elles nécessairement être interprétées comme des défaites pour les hommes ? Avoir une épouse ou une compagne diplômée, pouvant subvenir à ses propres besoins et contribuer aux frais du couple et des enfants, n’est-ce pas, pour un homme, une évolution positive, un allègement de son fardeau de « pourvoyeur de ressources » ?
Trop peu d’hommes comprennent que la société, dans son ensemble, souffre autant des clichés sexistes féminins que des clichés sexistes masculins, en particulier l’injonction à la performance sexuelle (très pesante et très anxiogène), l’obsession de la conquête (du pouvoir, du succès, des femmes…) et la culture de la violence, qui sont au cœur du mythe de la virilité. La réinvention de nouvelles masculinités, dégagées des assignations genrées, offrirait aux hommes la possibilité historique de sortir du piège dans lequel le mythe guerrier les a trop longtemps enfermés. La révolution du féminin sera pleinement accomplie quand aura eu lieu la révolution du masculin, quand les hommes se seront libérés des représentations aliénantes qui entretiennent, souvent de manière parfaitement inconsciente, la misogynie et l’homophobie, lesquelles procèdent toutes deux d’une répulsion envers le féminin venue du fond des âges. Pour que les hommes changent le regard qu’ils portent sur les femmes, il faut qu’ils changent le regard qu’ils portent sur eux-mêmes. L’antisexisme est un combat émancipateur pour les deux sexes.